Entretien avec un Frédéric Lefebvre

Interview par Pierre Sled

Arpes le Brexit en Angleterre, l’élection de Macron à l’Élysée et celle de Trump aux États-Unis, c’est au tour des Italiens de voir leurs scénarios politiques traditionnels bouleversés. Quels sont les points communs de ces changements ?

Une profonde crise de confiance entre le peuple et les élites politiques et administratives. L’incapacité des gouvernements à répondre aux angoisses profondes des citoyens. La nécessité de renverser le système qui s’est maintenu pendant des décennies avec de gros profits et de grosses récompenses. Ce sont les points communs entre des pays très différents les uns des autres, qui ont pour effet de démobiliser ceux qui ont toujours choisi la raison et d’unir ceux qui ont le sentiment souvent exact d’être les parents pauvres exclus des politiques économiques et sociales. À cela s’ajoute le sentiment que la mondialisation n’apporte un avenir qu’aux classes aisées et qu’elle entraîne l’effacement des identités locales. La pression migratoire et la montée du terrorisme islamique alimentent les peurs et donnent la parole à ceux qui incitent les gens à se replier sur eux-mêmes.

Les effets de la politique anti-immigration de Matteo Salvini n’ont pas tardé à se manifester avec le rejet de l’Aquarius. L’Italie a-t-elle respecté les droits de l’homme ?

Non seulement elle n’a pas respecté les droits de l’homme, mais elle n’a pas non plus respecté ses obligations en vertu des accords internationaux. Il y a des règles. L’Italie est coupable de non-assistance à personne en danger de mort ! Salvini, provocateur populiste devenu ministre, piétine le droit international. Mais le plus grave est qu’il doit son accession au pouvoir à l’amateurisme de Silvio Berlusconi qui, prêt à tout pour revenir au pouvoir, a sacrifié les valeurs de la droite italienne à son intérêt personnel. En France, nous avons un homme qui veut être le leader de la droite, qui n’a pas le charisme de Berlusconi, mais qui tente le même pari. Cela finira une fois de plus par donner l’avantage à l’extrême droite. Marion Maréchal le Pen va le dévorer…

Mais l’Europe n’a-t-elle pas un peu abandonné l’Italie sur la question de l’immigration ?

Totalement. Je combats cette idée absurde selon laquelle les pays qui ont une frontière européenne sur leur territoire sont responsables de sa sécurisation. Cela exerce une pression économique et juridique insupportable sur des pays parfois fragiles sur le plan économique et social. Le cas de la Grèce, qui a une frontière perméable, est instructif. J’ai honte que, par le passé, les pays européens, et la France en particulier, aient mis en cause l’Italie. L’Italie n’est pas à l’origine de la déstabilisation de la Libye, mais aujourd’hui c’est l’Italie qui est parmi les pays les plus exposés aux conséquences de cette déstabilisation. Depuis 10 ans, je plaide pour une police européenne commune des frontières, dotée de moyens aériens, terrestres et maritimes et financée à parts égales par chaque pays, indépendamment de son exposition directe aux flux migratoires. Frontex, l’agence européenne, n’est pas à la hauteur… Ainsi, l’Europe protégera ses frontières, au lieu de crier vengeance contre ceux qui, en première ligne, ne font que subir.

Quelle relation la France, et plus généralement l’Europe, doivent-elles avoir avec un pays dont le dirigeant est ouvertement contre les migrants et les étrangers ?

Les Italiens se sont exprimés en votant et la France doit respecter ce choix. Toutefois, nous devons rappeler au gouvernement italien qu’il n’a pas le droit d’ignorer les règles communes. L’Italie n’est pas le seul pays dans cette situation. L’Autriche se trouve dans une situation similaire. Un vent populiste souffle sur l’Europe. Nous devons être prudents lors des prochaines élections européennes. Nous devons rendre à l’Europe ses ambitions en matière de défense et de sécurité communes. La France et l’Allemagne devraient être le moteur de ces questions et ne pas s’occuper uniquement des questions monétaires, économiques et financières. N’oublions pas que l’Europe est née de la guerre et que la prospérité économique n’est possible que dans la stabilité. Nous devons cesser de laisser notre grand frère américain nous tenir la main. Peut-on dire aujourd’hui que l’OTAN est toujours adaptée au contexte actuel, alors qu’un de ses piliers, la Turquie, est aux mains d’un dictateur au double jeu, et qu’un autre de ses piliers, les États-Unis, lance une guerre économique contre l’Europe ?

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